Cahier de songes

     Quoi de plus vain que le songe? Comme nous le rappelle le dictionnaire, non sans un certain mépris involontaire, ce nom masculin évoque une combinaison incohérente, une vue de l'esprit, est synonyme de chimère, d'illusion voire de fantôme.

     On peut aussi envisager ce mot dans une fonction d'auxiliaire, ce qui constitue une grossière faute de grammaire. Bien entendu, je ne l'entendais pas ainsi. Cet auxiliaire-là, comme le furent quelques maîtres autrefois, nous serait un guide, dont la voix ardente enseignerait mille choses. Toutes celles que le passant pressé ignore et ignorera toujours, ne sachant emprunter un sentier, une ruelle ou un porche au hasard - ce complice des enchanteurs.

      "Encore à rêvasser!" grondent parfois leur progéniture les adultes. Nous avons oublié ou ne voulons plus admettre que les enfants sont des voyants déniant l'horizon qui borne nos certitudes.

     Voici quelques feuilles noircies de mon cahier de songes, qui demeurera bien sûr inachevé.

 

      Extrait.

 

      "Mon verre de Bohême contient le rubis d'un cru aussi léger que ce bonheur de contrebande. Je ne pourrais m'en remettre. Je ne saurais le faire. Je ne voudrais l'envisager.

         Un jour, une nuit, il me faudra pourtant briser cette coupe qui retombera sur la table en miettes, en larmes de cristal. Le vin répandu s'avèrera alors plus rouge que la plaie, plus épais que le sang.

        Ce ne sera plus la même auberge. Je séjournerai là bien seul. Une clarté d'orage se consumera dans ma chambre. Une lampe singulière effacera plus qu'elle ne révèlera les mots du poème sans cesse repris, trop souvent écarté.

         Et puis attendre sans hâte la bonne hôtesse qui tend sur tous les lits un linceul en guise de drap."

     © Encres Vives septembre 2018 - Collection Encres Blanches, plaquette: 16 pages.

 
 
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